Dernière mise à jour :2008-07-24

arts et culture

Ce matin-là je me suis réveillé avec une sacré gueule de bois. Il faut dire que le propriétaire de la chambre d’hôtes où je logeais avait laissé à mon intention une bouteille de Ratafia de sa production, juste avant d’aller se coucher. J’ai tellement aimé ça que je me la suis enfilé comme un rien avec les quelques tranches de foie gras de canard, toujours de sa production, qu’il m’avait préparé sachant que j’arriverais un peu tard et que je ne mangerais pas en même temps que les autres clients.

J’avais décidé de m’octroyer deux semaines de vacances à la campagne dans le Lot-et-Garonne. Depuis bientôt sept mois je planchais sur l’écriture de mon prochain roman et, bien que mon éditeur m’harcela plusieurs fois par semaine sur mon téléphone portable pour savoir à quel stade d’avancement j’en étais (c’est la raison pour laquelle j’avais choisi ce lieu reculé où il n’y avait aucun réseau), je n’en avais pas encore achevé la première partie, sachant que celui-ci devait en compter cinq, j’en étais loin.

Le petit village de Castille (cinq cents habitants à cinquante kilomètres de Clairac) était l’endroit idéal où j’aurais pu trouver le repos et l’inspiration qui me manquait cruellement depuis les quatre années qui me séparaient de la parution de mon dernier roman qui avait été une des meilleures ventes dans sa catégorie. Paris me bouffait les tripes et je ne voyais pas trop ce que j’aurais pu y pondre en restant assis, le cul posé sur une chaise, devant mon bureau Louis XV, six heures par jour humant cette puanteur et écoutant ce concert de klaxons dans mon appartement du XIème.

Je me suis réveillé une première fois vers huit heures du matin avec une fameuse envie de pisser et un mal de crâne phénoménal (les inconvénients de l’ivrognerie). Après avoir effectué mon besoin naturel, j’ai avalé deux Doliprane et je me suis dirigé vers mon lit pour terminer ma nuit dont je prévoyais la fin vers une ou deux heures de l’après-midi. Avant cela je me suis rendu à la fenêtre pour tirer les rideaux car un jour hideux et agressif pointait entre les planches usées du volet., d’ailleurs le jour est constamment hideux et agressif quand la veille on dépasse les deux grammes. Ensuite je me suis allongé et endormi aussi sec.

***

Ce qui m’a tout de suite paru bizarre c’est l’absence totale de bruit. En fait j’avais l’habitude de la campagne en fin de printemps et je savais pertinemment que ce qu’il y avait de plus agaçant c’était le bruit que faisaient les oiseaux le matin dès six heures. Pas le moindre chant d’un seul de ces volatiles. Je ne m’en formalisai pas et me dirigeai vers la douche, la seule chose vraiment utile après une cuite.

Le problème dans les chambres d’hôtes c’est que tout le monde doit manger à la même heure, on n’a pas vraiment de liberté sur ce plan-là. A la limite je me serais bien fait un Mc Do ou autre, mais c’est pas vraiment le genre de truc qu’on trouve dans ces coins pommés. Vu l’heure qu’il devait-être je savais qu’il n’était même plus la peine de descendre dans la salle à manger, il faudrait que j’attende seize heures pour me mettre quelque chose sous la dent. De toute manière la nausée qui me tenaillait le bide ne m’encourageait pas vraiment à ingurgiter quoique ce soit.

Comme je n’avais rien à faire en bas je suis resté un moment dans ma chambre à relire un peu mes dernières notes, j’avais l’espoir qu’une idée lumineuse me tombe toute cuite dans le bec en les lisant et que je me jetterais sur mon Mac et ne m’arrêterais pas d’écrire avant la tombée de la nuit. Il n’en a rien été. Et toujours ce silence, ce silence angoissant. D’abord une angoisse légère, elle passait par-là, elle partait, elle revenait, traînait un peu dans le coin et se barrait à nouveau, et puis un peu plus lourde, plus oppressante, à tel point que je ne pu continuer ma lecture (mon « travail » devrais-je dire, ça fait plus intello-parigot) et que je dus la remettre à plus tard. Je me suis décidé ensuite à descendre pour serrer la paluche du proprio que je n’avais pas encore vu, avec un peu de chance il me servirait un truc à manger, je commençais vraiment à avoir les crocs.

Un autre truc qui m’a semblé bizarre aussi : quand j’ai descendu le vieil escalier de bois je n’ai, là encore, entendu aucun des bruits que l’on s’attend à entendre : crouic crinc crac. Ca m’a paru être un détail un peu excentrique, rien de plus.

L’escalier donnait directement dans la salle à manger, une grande table de bois pleine de nœuds avec dessus quelques napperons surmontés de vases plein de fleurs sans odeur siégeaient au milieu de la pièce avec autour une douzaine de chaises imposantes. Les repas du soir devaient y être très conviviaux, la chaleur campagnarde, une chaleur que je dois sans doute, en bon parisien, un peu caricaturer. Dans la pièce il y avait également des brochures de l’office du tourisme du coin et une belle horloge qui devait ne plus marcher depuis un moment puisque son balancier ne bougeait pas et qu’elle indiquait neuf heures vingt-cinq. Dehors il faisait un superbe soleil, je me suis alors dit qu’après avoir vu le propriétaire j’irais faire une petite balade histoire de m’aérer les neurones.

Le silence. Encore et toujours ce foutu silence. Il n’y avait personne dans la salle à manger. On n’entendait aucun bruit venant des pièces voisines ni même de dehors. N’y avait-il donc personne dans cette foutue baraque ? Impossible. Probablement n’était-ce que de vieux retraités qui ne faisaient aucun bruit. J’étais quand même assez mal à l’aise et je n’osais pas trop m’aventurer ailleurs dans la maison ne sachant pas qu’elles autres pièces m’étaient autorisées.

Finalement, au bout de longues minutes, je me suis décidé à essayer un raclement de gorge, puis un second. Rien. Alors j’ai tenté d’être un peu plus audacieux mais malgré cela mon « y a quelqu’un ? » est resté sans réponse.

Je ne sais pas si cela est dû à ma paranoïa d’écrivain, mais j’ai tout de suite senti que quelque chose clochait réellement. Sur le coup je me suis dit que j’étais dans un mauvais rêve, le problème c’est que je sentais le sol sous mes pieds, vous remarquerez que dans les cauchemars on ne sent jamais le sol sous ses pieds : hypothèse réfutée. Je me suis alors dirigé vers ce qui devait être la porte qui menait au couloir dans l’espoir d’y croiser quelqu’un. La porte s’est ouverte toujours sans le moindre bruit, personne à l’horizon. J’avais le choix entre une seconde porte au fond à droite dans le couloir ou alors celle de l’entrée qui menait dehors. Je me suis dit que les propriétaires devaient être dehors - au marché ou à une fête au village quelconque - et que je risquais de les rencontrer en mettant le nez à l’extérieur. Et c’est là que je suis tombé - excusez-moi l’expression - sur le cul.

En ouvrant la porte j’ai été soufflé par l’ambiance qui régnait à l’extérieur de la maison, je ne suis pas certain de réussir à la retranscrire exactement comme je l’ai perçu, c’est le genre de chose qu’il faut vivre pour comprendre, mais je vais m’y efforcer. La première chose que j’ai remarqué c’est toujours cette absence absolue de son, autant il est possible de ne rien entendre dans un bâtiment, autant cela relève de la science fiction quand on est au début du mois de juin en pleine campagne ! Je n’entendais pas un seul tracteur, un son clocher, un bruit de cour d’eau, même pas un chant d’oiseau, c’était terrifiant. Et puis le vent aussi, même par temps calme il y a toujours une brise légère, une pression de l’air - aussi minime soit-elle - qui vous rappelle que vous êtes bel et bien vivant, là rien : aucune sensation d’exister si ce n’est le sol sous mes pieds. Pas d’odeur non plus. étais-je entrain de perdre l’usage de mes sens ?

Je restai là, debout sur le seuil de la porte, comme tétanisé, à chercher dans le vide une âme qui vive et c’est là que je me suis rendu compte de quelque chose d’encore plus effroyable que l’absence de son ou même l’absence de perception de l’air : l’absence de mouvement. Le paysage que j’avais sous les yeux était un paysage mort, une carte postal figée, pas une seule oscillation, pas même un balancement, rien qui puisse me donner la preuve que j’étais bien présent, bien ancré dans la réalité.

Je m’assis sur la pierre bleue du seuil et restai là, de longues minutes, la bouche ouverte à tenter de trouver en vain un indice contredisant la terrible idée qui me venait à l’esprit et que je n’osais pas encore formuler exactement. Et puis soudain je me suis levé, brutalement j’ai ouvert la porte devant laquelle j’étais assis quelques secondes auparavant et me suis dirigé vers celle que je n’avais pas ouvert, là ma stupéfaction fut à son comble. Non... Ca n’est pas tout à fait exact : je pressentais déjà quelque chose depuis le moment où je n’avais plus entendu un son, je savais bien qu’il y avait un truc, mais ça... Non, jamais je ne l’aurais cru. Quand je suis entré dans la pièce derrière cette porte (la cuisine de la chambre d’hôte) j’ai vu ce qui devait être la femme du propriétaire assise sur une chaise entrain d’éplucher un oignon, sur le coup j’ai été soulagé espérant ainsi pouvoir lui faire part de mon angoisse de ne plus rien entendre, cette grosse femme aurait peut-être pu me donner l’adresse d’un bon ORL, mais cette angoisse s’amplifia de seconde en seconde, puis atteint son paroxysme quand je pris conscience entièrement de ce qui se tramait : cette femme assise sur cette chaise était totalement paralysée, pas un seul mouvement esquissé de sa part, pas un geste, pas un souffle, rien. Devant moi se tenait une statue. J’avais beau essayer de lui parler, de secouer ma main devant ses yeux fixant cet oignon : rien à faire, pas un signe de vie, mais non plus de mort. Je n’ai pas osé la toucher, j’avais peur d’être transformé à mon tour en statue, figé pour l’éternité.

C’est alors que j’ai paniqué, je me suis mis à courir, voulant hurler de toute mes forces mais aucun son ne sortait, je n’arrivais pas à mouvoir mes cordes vocales, toute mon énergie était concentrée sur les muscles de mes jambes qui devaient m’emmener aussi loin qu’il le pouvait de ce lieu hanté. J’ai sauté la pierre bleue de l’entrée, quelques marches encore, j’ai marché sur un chemin de gravier et j’ai voulu couper par un jardin qui n’avait pas dû être entretenu depuis quelques temps, et c’est à ce moment précis que ma voix est revenue et que j’ai pu hurler de toutes mes forces, non pas par peur mais par douleur : de fines aiguilles étaient entrain de rentrer dans la plante de mes pieds, traversant ainsi la semelle de mes sandales. Par réflexe je me jetai sur le chemin de gravier d’où je venais, hurlant toujours autant et portant les mains à mes talons déjà en sang. Je sentais battre mon cœur dans ces pieds qui me faisaient si mal. J’avais beau les avoir ôté de l’objet de leur souffrance, j’avais l’impression d’être encore sur ces aiguilles. Mais quelles aiguilles d’abord ? Après avoir repris mes esprits (parce que la douleur est, après le coup de foudre, la première cause de « perte d’esprit ») j’ai voulu comprendre. Mais c’était tellement logique : la femme immobile, l’absence de bruit, l’air qu’on ne sentait plus, l’herbe qui vous rentrez dans les pieds comme des aiguilles à tricoter : tout était figé. Un arrêt sur image en quelque sorte.

Je délirais à plein tube oui ! « Décompensation paranoïaque » dirait mon psychanalyste que j’avais envoyé se faire voir trois semaines auparavant. Il était totalement impossible que le temps puisse se stopper ainsi et que moi je sois le seul être humain à ne pas être immobile... Non j’étais dans un rêve qui semblait réel et bientôt je me réveillerais tout en sueur et je ferais rire toute une tablée au petit déjeuner en le racontant.

Le problème c’était cette douleur : on n’a jamais mal dans un rêve. Autre bizarrerie contredisant cette idée : cela faisait bien vingt minutes que j’étais assis sur le gravier (soit dit en passant mes fesses commençaient à s’engourdir) et rien ne se passait... Rappelez-vous de vos rêves : avez-vous déjà rêvé d’un non-événement ? D’un ennui sans nom ? Bien sûr que non, il se passe toujours quelque chose dans un rêve, et bien là rien, il ne se passait rien. Décidément je ne rêvais pas. Alors je délirais, j’étais devenu fou. Mais si j’avais bon souvenir de mes cours de psycho (j’ai fait un deug de psycho avant ma maîtrise de lettres modernes et de tout envoyer valser pour le métier approximatif d’écrivain), il n’y avait de fou que ceux qui étaient inconscients de leur état, or là j’étais totalement conscient du trouble éventuel. Bref, je ne pouvais pas être fou, tout cela était bien réel, impossible mais réel : le temps s’était arrêté de couler.

Mais rien ne me disait que tout ceci était égal en tous les points de la terre, peut-être qu’à quelques kilomètres de là le temps n’était pas figé. J’ai d’abord voulu essayer d’appeler ma sœur Caroline à Bordeaux (mon premier réflexe fut de dégainer mon portable avant de me rappeler que le relais le plus proche ne l’était pas assez pour capter quoique ce fut). Je suis retourné dans la maison, j’ai pénétré à nouveau dans la cuisine (la grosse n’avait pas avancé d’un iota dans l’épluchage de son oignon) et je me suis emparé du téléphone : aucune tonalité. évidemment, faut toujours qu’il y ait un truc qui merde et en y réfléchissant bien, là, tout merdait.

Il fallait donc que je me débrouille seul, que je quitte ce village et que j’aille chercher de l’aide quelque part. De l’aide ? Pourquoi faire ? Demander à la gendarmerie si elle ne voyait pas d’inconvénient à bien vouloir remettre le temps en marche ? Pas vraiment... C’est surtout que je me sentais bien seul ici et que j’aurais préféré me retrouver devant un poste de télévision entrain de suivre les actualités : « un petit village du Lot-et-Garonne figé pour l’éternité », suivre les actualités mais surtout, surtout ne pas en faire parti. J’ai donc retiré mes sandales, pris une bonne paire de chaussures, mis un chapeau et je suis parti en direction de Clairac, un plan du coin dans la poche.

Le paysage qui défilait sous mes yeux était hallucinant : feuilles d’arbres immobiles en plein air, vieux fermier assis sur un banc entrain de contempler le vide sans ciller, lapins pétrifiés, à quelques centimètres du sol, au beau milieu d’un saut. Un groupe d’enfant étaient entrain de jouer au football sur la place du village, le ballon n’avait pas eu le temps de franchir leurs pull-overs qui faisaient office de but... J’avais là un thème de roman très fécond ! Mais ça n’est pas vraiment ce à quoi je songeait, j’avais la trouille. Me voyaient-ils tous ces gens, glacés dans leur activité ? étaient-ils encore en vie ?

J’ai ensuite emprunté un chemin étroit, entre deux champs, qui était entouré d’arbustes piquants très fournis en feuilles et en mûres, le chemin était long, je n’en voyait pas le bout. Au moins là j’étais à l’ombre : ces murs de végétaux étaient haut d’au moins trois à quatre mètres, c’était impressionnant. Au bout de ce qui m’a paru être une bonne demi-heure (je rappelle que je n’avais pas de montre sur moi et quand bien même en aurais-je eu une, à quoi m’aurait-elle servi puisque ses aiguilles n’auraient pu se mouvoir ?) j’ai vu à quelques centaines de mètres de moi une sorte de brouillard grisâtre à travers lequel je pouvais distinguer le reste du chemin. Plus j’avançais et plus ce brouillard devenait net, j’en voyais les contours : ça n’était pas vraiment un brouillard diffus mais plutôt des points proches les uns des autres. Plus j’avançais, plus je me rendais compte que ces « points » n’étaient pas tout à fait circulaires et qu’ils étaient assez gros pour ne pas être qualifiés de « points ». Arrivé devant ce qui s’averrait être un mur je failli m’asseoir et pleurer de désespoir. Jamais je n’arriverais à Clairac si je me trouvais face à tant d’obstacles ! Et il risquait encore d’y en avoir beaucoup d’autres... Ce « mur » était en fait un vol d’étourneaux effrayés par je ne sais quoi, ils obstruaient totalement le chemin et je n’avais pas d’autre possibilité que de rebrousser chemin, mais refaire en sens inverse ce qui m’avait pris une demi heure et perdre mon temps et mon énergie ne me plaisait guère. Il y avait une autre solution : escalader ce mur. Entre chaque oiseaux il y avait une distance d’à peu près quinze centimètres et tout ceci ne s’élevait pas à plus de deux mètres cinquante, trois mètres. Et puis je n’avais jamais le vertige en haut de la tour Montparnasse quand je prenais mon petit déjeuner au « Ciel de Paris », histoire de frimer un coup. J’ai donc escaladé ces oiseaux un à un, posant mes pieds sur leurs ailes et m’accrochant à leur têtes, je me suis arrêté plusieurs fois pour réfléchir à quelle était la prise la plus facile, la meilleure technique, ce qui était le moins dangereux. Je vous assure qu’escalader une muraille d’étourneaux figés dans les airs n’est pas chose aisée ! Arrivé en bas (j’ai raccourci mon périple en sautant les deux derniers mètres) je me suis rendu compte que j’avais les mains en sang : les griffes et les becs de ces volatiles avaient littéralement entamé la chair de mes doigts et de mes paumes et je ne m’en était pas aperçu tellement ma concentration était grande, mais là j’avais tout le temps de déguster. Saloperie de bestioles ! Je ne donnerais plus jamais à bouffer aux pigeons tiens !

Je commençais à avoir très soif, un des symptômes de la gueule de bois. Il y aurait sûrement un cour d’eau ou un truc dans le genre sur le chemin qui menait à Clairac... Cinquante kilomètres, ça promettait d’être l’horreur : j’ai accéléré le pas.

Sur la route, de temps en temps, je croisais un cycliste ou un automobiliste, ils étaient toujours aussi inertes, voir ainsi leur regard vide me donnait froid dans le dos. Je me suis assis pour me reposer un petit moment (la soif et la faim commençaient à être de plus en plus difficiles à supporter), il ne fallait pas que je perde mes esprits à cause d’une fatigue quelconque, j’en profitai pour regarder mon plan et me situer à peu près. Encore une merde supplémentaire ! J’avais perdu mon plan, probablement lors de l’escalade des volatiles. Je n’avais pas la moindre idée d’où je devais aller ! Bon la France n’est pas non plus le Sahara et je ne risquais pas de faire des centaines de kilomètres avant de trouver une ville, je repris la route.

Au bout d’un très long moment je ne tenais plus debout, j’étais totalement déshydrater, je n’en pouvais plus de suer, je voyais trouble, j’étais sur une route bordée d’arbustes sur ma droite et d’une pente assez raide, peut-être au bout de celle-ci y avait-il de l’eau ? Je la descendis et fus heureux de voir que ma supputation se révéla exact. Je descendis le reste de la pente à grandes enjambées (je faillis même me vautrer dans les feuilles mortes et la terre glissante) et me trouva donc face à se cour d’eau dans lequel j’allais me jeter pour étancher ma soif, me rafraîchir et me détendre. Mais je me rendis vite compte à nouveau qu’il y avait un problème avec cette eau, je m’approchai d’un peu plus près pour l’examiner et la toucher. Toc toc, c’était tout dur. On aurait dit une sorte de patinoire, avec le froid et les glissades en moins : tout dur et transparent, un peu comme du plexiglas. L’eau aussi était figée ! Je ne pourrais jamais boire une seule goutte de ces morceaux de verre ! Je n’en pouvais plus... Je me suis mis alors à pleurer dans ma grande solitude, j’étais abandonné de tous, en décalage complet d’avec les vivants - à moins que cela soit l’inverse, en tout cas j’étais seul.

J’ai repris mon chemin en ayant perdu un peu plus l’espoir, je traînais les pieds. Je ne savais pas où j’allais, j’étais fatigué, j’avais faim, je mourrais de soif : l’enfer c’était probablement quelque chose qui ressemblait à ça. Et puis j’ai décidé d’arrêter là. Je me suis installé aussi confortablement que je le pouvais, c’est à dire très inconfortablement, dans un fossé sec remplis de feuilles (je ne pouvais pas m’allonger dans l’herbe, je ne suis pas fakir), le soleil était toujours au même endroit mais je pense qu’il aurait dû faire nuit depuis un bon moment déjà. Depuis combien de temps étais-je parti ? Huit heures ? Dix heures ? Je n’en avais pas la moindre idée. Je me suis endormi.

En me réveillant rien n’avait changé, tout était identique : le silence, la solitude, la lumière, l’angoisse. Combien de temps avais-je dormi ? Une heure ? Sept heures ? Impossible à dire, il n’y a rien de plus perturbant que de perdre ses repères temporels, je vous le dis !

Je me suis alors remis en route mais je savais bien que j’avais de moins en moins de chance de m’en tirer. Ma soif n’était plus de la soif : j’étais vidé de ma substance, il ne fallait plus boire mais remplir le vide qui se creusait un peu plus en moi de minute en minute, dans cette chaleur, dans cet effort surhumain. Oui, j’étais un surhomme, mais pourquoi tant d’acharnement ? Qu’espérais-je au fond de moi ? Je ne réfléchissais plus beaucoup à vrai dire, je marchais et rien d’autre ne comptait pour moi que de mettre un pied devant l’autre. Je comptais même mes pas, c’est probablement un mécanisme de survie que d’essayer de ne pas penser pour se focaliser sur ce que l’on a à faire... J’ai encore dû marcher des heures et des heures, j’ai encore rencontré des oiseaux, des animaux, quelques personnes toujours aussi tétanisées, un étang dur où je pouvais voir les poissons à travers. S’il n’y avait pas eu cette soif, cette chaleur, cette fatigue, cette souffrance, j’aurais pu admirer le paysage autour de moi, profiter de tas de choses que l’on n’a pas l’occasion de voir quand le temps file... J’avais une chance inouïe quand j’y repense. Je suis sans doute passé à coté de quelque chose. Mais j’étais tellement fatigué.

***

Je ne sais pas combien de temps s’est déroulé depuis que je me suis levé ce matin. C’est une question de point de vu : pas une seule seconde ou à peu près deux jours vu mon état de fatigue, de faim et surtout de soif.

On peut survivre trois jours sans boire paraît-il, je ne suis pas certain de tenir autant. Peut-être que le temps reprendra son cour normal à un moment ou à un autre, peut-être pas, en tout cas je serais bientôt mort. Je vais mettre le carnet où je viens d’écrire tout ceci dans la poche avant de ma chemise, quand on retrouvera mon corps, si on le retrouve, si tout cela se défige un jour, on saura de quoi je suis mort. Sûrement ne me croira-t-on pas d’ailleurs, tant pis.

Maintenant je suis très fatigué et je vais m’endormir, si j’en ai encore la force en me réveillant j’écrirais encore un petit quelque chose.

Auteur : Sébastien Pollet

Copie autorisée

Version originale : Récupérée de : http://vulgum.org/article.php3?id_article=908 Textes disponible sous les termes de la Licence de documentation libre GNU

Date de mise en ligne : 2005-05-22

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